Communiquer dans une société fracturée ?

Qui n’a jamais connu ce moment gênant où, se retrouvant ensemble et livrés à eux-mêmes, de parfaits étrangers se regardent en chien de faïence sans avoir la moindre idée de ce qu’ils pourraient se dire ? De fait, le commun ne se décrète pas, il se fabrique.

Et c’est précisément le rôle de la communication que de mettre en commun. Or, la société dite de l’information et de la communication dans laquelle nous évoluons nous aide-t-elle vraiment à créer ces liens ? Si non, comment les communicants peuvent-ils y pallier ? A ces questions cruciales pour nos métiers autant que pour notre vie en commun, nous avons souhaité livrer quelques éléments de réponse : un constat, mais aussi des idées pour surmonter les difficultés de communication propres à notre temps.

Au commencement était un mythe

Il faut remonter aux années 1940 pour comprendre le mythe de la société de l’information et de la communication : celui-là même qui a motivé le développement des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) et notamment l’informatique dans laquelle nous baignons tous aujourd’hui. Ce mythe, c’est celui de la cybernétique.

L’horizon idyllique de la cybernétique

Son inventeur, Norbert Wiener, est certes moins connu que Robert Oppenheimer. Et pour cause : il refusa, lui, de participer à l’élaboration de la bombe nucléaire… mais, à défaut, il mit au point une théorie tout aussi déterminante pour l’avenir du Monde.

Pour simplifier à l’extrême, la cybernétique suppose qu’en découvrant les lois de la communication et en organisant la communication transparente de tous les êtres et machines (supposés rationnels), en « ouvrant » au maximum les canaux de circulation de l’information quitte à nier à l’Homme toute vie intérieure pour ne le définir et considérer que dans sa relation à son environnement, il est possible de mettre fin à l’entropie et, in fine, au désordre, à la guerre, à l’incompréhension malheureuse et parfois blessante voire meurtrière entre les êtres.

Autrement dit, au moment où la Seconde Guerre mondiale décimait les populations au point de faire perdre à l’humanité sa foi en elle-même, le mathématicien et sa cybernétique s’imaginaient pouvoir atteindre un horizon pacifique où, entièrement prise dans un immense réseau de communication, l’humanité n’aurait plus aucune raison de s’entretuer… Un thème que la romancière Lilia Hassaine vient d’ailleurs de remettre à la page dans son roman Panorama, paru dernièrement chez Gallimard.

Le paradoxe contemporain : une société fracturée qui tend à s’uniformiser

Mais soyons francs : à ce jour, et peut-être pour toujours sauf à tomber dans cette transparence totalitaire dont toutes les dystopies nous signalent bien les dangers, le seul vrai succès de cette idéologie irénique de la communication réside sans doute dans l’incroyable essor de la Silicon Valley et des NTIC.

En revanche, pour la paix dans le Monde et l’amour universel, on est encore loin du compte. Il se pourrait même que la multiplication des canaux de communication contribue par certains aspects au malheur : on voit de plus en plus souvent l’information et la communication présentées comme des armes, notamment en contexte militaire (exemple ici sur la guerre en Ukraine). Or une grande partie de l’humanité est aujourd’hui « connectée »…

Une tendance à l’uniformisation…

Conséquence de cette mise en relation de chacun avec tous (ou presque) à travers le Globe, une certaine uniformisation peut être observée : en témoignent par exemple la généralisation du globish, cet anglais d’aéroport assez pauvre et terne ; la triste standardisation des modes de vie et de consommation visibles à travers les non-lieux (terme emprunté à Marc Augé) ; etc.

Une tendance à l’uniformisation profondément insatisfaisante pour tout être qui vise à exister par lui-même : dans l’uniforme, chacun est dépersonnalisé pour ne pas dire déshumanisé. Il n’y a plus que la loi du nombre qui, s’imposant à tous, règne. La quantité obère la qualité.

…une bombe à fragmentation

Est-ce alors par un mouvement de balancier, de réaction et de protestation contre ce bain tiède et grisâtre dans lequel nous sommes tous plus ou moins plongés que les individualités, les personnalités, les communautés, les spécialités et les spécificités se font plus criardes et revendicatives que jamais, mais aussi de plus en plus intolérantes entre elles comme si chacune essayait de préserver son champ d’existence contre les autres ?

Il y a peut-être de cela, et cette tendance gagne tous les domaines, toutes les classes, conduisant à former des « communautés » toujours plus étriquées voire, in fine, à atomiser la société c’est-à-dire à la réduire à un ensemble d’individus isolés, à peine reliés les uns aux autres par des échanges purement fonctionnels — bref, des machines. Les intérêts particuliers s’entrechoquent alors, y compris ceux des entreprises, et il devient de plus en plus difficile d’avancer ensemble.

Un langage commun disparaît progressivement, et avec lui une capacité à se comprendre vraiment, une forme d’universalité qui ne repose pas dans l’uniformisation mais au contraire dans le respect de l’altérité. Un équilibre toujours précaire que chaque société doit sans cesse veiller à préserver, mais dans lequel les approches, les techniques et les technologies de l’information et de la communication jouent aussi un rôle majeur.

Pour le versant négatif, on peut par exemple citer la problématique des bulles de filtre algorithmiques, qui favorisent l’isolation et l’enfermement cognitifs. Mais l’art de la communication peut aussi pallier à ces failles.

3 idées pour (re)créer du commun

Que peut-on donc faire, en tant que communicants, pour fabriquer du commun ? Voici quelques idées parmi d’autres, tirées de notre pratique. Nous aurons l’occasion de les détailler prochainement à travers des exemples précis.

1. Retrouver le sens du symbole

S’il y a morcellement ou fragmentation, il y a de grandes chances pour qu’il y ait eu, à l’origine, une certaine unité. C’est d’ailleurs ce que désignait autrefois le terme de symbole : « objet coupé en deux dont les parties réunies à la suite d’une quête permettent aux détenteurs de se reconnaître ». Le symbole est ce qui réunit (c’est l’antonyme de « diable« , ce qui divise). Or si on peine parfois à identifier ce qui peut encore nous réunir de nos jours, l’histoire nous sauve ! Car tout est lié et la génération spontanée n’existe guère : c’est ainsi qu’en remontant le temps, on trouve des origines communes, plus souvent oubliées que reniées, à des êtres, des domaines, des secteurs de la société qui ne se parlent plus, mais qui auraient pourtant maintes choses à se dire !

2. Mieux considérer le destinataire des communications

Qui n’a jamais eu la sensation désagréable d’être pris pour un imbécile en lisant un article, une publicité, une communication quelconque ? Chez les communicants comme chez les annonceurs, une inavouable conviction empruntée aux Inconnus s’est répandue : « il ne faut pas prendre les gens pour des cons, mais il ne faut jamais oublier qu’ils le sont ». Un parti pris risqué car cela peut vite se voir, et les premiers à s’en rendre compte sont généralement les plus intéressants. Résultat : à la longue, tout un public qualifié se détourne de vos communications. Employer un vocabulaire riche sans être cryptique ni condescendant ; développer une pensée complexe lorsque nécessaire ; rechercher des prestations de qualité… c’est témoigner de la confiance, de l’intérêt et de la considération à ses destinataires. Certes, ce n’est peut-être pas le moyen le plus rapide d’obtenir des millions d’impressions sur un post LinkedIn, mais ce peut être l’assurance d’intéresser et de fidéliser les quelques contacts qui comptent vraiment pour vous. On ne saurait nier que l’effet-masse peut avoir un intérêt stratégique dans certains cas, mais il faut garder à l’esprit que ce n’est pas systématiquement l’objectif le plus pertinent même s’il peut paraître séduisant.

3. Susciter la curiosité (et la cultiver soi-même !)

Le goût d’apprendre, la joie de la découverte, l’accès à la connaissance : telle est la promesse du mystère. Voilà pourquoi il ne faut plus avoir peur de placer dans une création, un texte, un document, quelques éléments qui, s’ils ne sont pas immédiatement intelligibles pour le destinataire de la communication, sont de nature à piquer sa curiosité, donc lui donner envie de se plonger dans un développement, d’effectuer une recherche, d’entamer un dialogue… L’avidité de savoir est un penchant inscrit en chacun de nous qu’il faut savoir susciter, réveiller parfois, mais qui a le mérite de pouvoir pallier à la perte des repères et des signes de reconnaissance : à défaut de se reconnaître immédiatement autour d’un signe, la curiosité invite à rechercher activement la signification de ce symbole.

Car à la faveur de l’évolution des médias et du monde numérique notamment, même la culture « pop » n’est plus si populaire : chacun le nez sur son écran lui amenant une information « personnalisée » par les algorithmes n’a plus forcément beaucoup de références communes avec son voisin. Dans ce contexte, il est difficile de parler le même langage adressé à tous et ainsi de rassembler massivement. D’où l’émergence du phénomène de « communautés », qui sont autant d’îlots au milieu d’un vaste archipel.

Or à la longue, si l’on se restreint à ne communiquer que des choses évidentes et immédiatement comprises par tous, les messages sont voués à s’appauvrir et le cercle vicieux d’une communication qui désintéresse ses destinataires s’aggrave. A l’inverse, la curiosité est un puissant moteur par lequel on donne à celui qui ne perçoit pas immédiatement l’intégralité du message l’envie d’y parvenir. Par la curiosité, les êtres s’extraient de leurs îlots cognitifs pour rallier d’autres territoires, accéder à d’autres informations, d’autres connaissances… et ainsi s’enrichir de la capacité à créer de nouveaux liens, de nouvelles relations, se sentir appartenir à un même et grand tout que l’autre. Ces liens, ces connaissances, ces savoirs qui sont, une fois communiqués, autant de clins d’œil, de signes de reconnaissance, vecteurs du commun. En outre, cela suscite une forme d’engagement, d’implication de la part du destinataire, dans un contexte où l’on sait que l’attention des publics est très chère.

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