L’humain, l’IA et la communication

ChatGPT et MidJourney ont-ils tué le métier de communicant ?

Nous croyons tout au contraire que l’émergence spectaculaire de l’Intelligence artificielle (IA) dans les domaines de la création et de la communication sont l’occasion de rendre son sens et sa valeur à cette activité proprement humaine, et donc aux humains qui la font, la veulent, la reçoivent et en ont l’utilité.

La communication au cœur de l’humanité et de sa singularité

Nous aimons définir radicalement la communication comme l’acte primordial et indispensable à toute vie et à toute entreprise. Une nécessité et une difficulté inhérente à notre condition humaine d’êtres sociaux, d’êtres dans le besoin des autres et néanmoins si souvent démunis pour établir, entretenir et faire fructifier l’indispensable relation.

Or l’Homme et la machine sont de natures différentes. La personne humaine n’est pas un artefact : elle a son affect, son libre arbitre, une âme (qui n’est en rien une conception purement religieuse, Platon, Aristote, pour ne citer qu’eux, en cernaient déjà l’existence et en recherchaient la définition). L’être humain n’est donc pas qu’une machine à communiquer : sa quête de sens se nourrit de communication, mais cette dernière est un instrument certainement plus qu’un horizon ultime et suffisant.

Il en va autrement de la machine, y compris de cette machine à communiquer qu’est l’ordinateur, née de la main et de l’intelligence humaines mais qui ne partage pas sa condition d’être issu de l’éternelle et mystérieuse division d’une même cellule vivante. Un être paisible ou souffrant, aimant ou haïssant, devant gagner sa vie, devant supporter son corps et ses états, composer avec ses semblables et leurs complexités toutes particulières… Les grandes questions existentielles (d’où venons-nous ? où allons-nous ? pourquoi ? etc.), les mystères de notre existence et de notre « finitude » ne sauraient se poser, et encore moins se traiter, dans les mêmes termes pour l’humain et pour la machine, même lorsque celle-ci tend à prendre une certaine autonomie.

Or c’est bien cela, fondamentalement, la communication : le propre de la condition humaine, bien avant d’être une affaire de cybernétique et de machines communicantes. Pour nous, c’est donc un impératif éthique que d’attacher toute l’humanité possible à cette tâche. Non pas pour camper une posture, mais parce qu’il nous semble que c’est ce qu’elle demande et qu’elle mérite : la communication est une affaire proprement humaine qui a besoin, peut-être plus que jamais, de nos facultés et des marques indélébiles de notre condition proprement humaine. Car si « la com’ », « les applis » et autres marqueurs de la société dite de l’info-communication exaspèrent tant de leurs utilisateurs, c’est probablement parce qu’elles manquent à cet objectif de rapprocher des êtres en humanité.

Mais pour aller au bout du raisonnement, il faut aussi assumer que notre humanité n’est pas moins imparfaite, indissociable d’une certaine lourdeur, d’une difficulté, et même d’un coût (objecteront les plus cyniques). Or c’est aussi de et dans cette condition imparfaite que l’humanité se réalise.

L’IA générative : un faussaire qui ne trompe que « son » monde ?

L’un des arguments qui plaideraient en faveur de la disparition imminente des métiers de la création et de la communication serait la capacité de l’IA générative à se substituer aux humains pour ce qui est de la rédaction d’écrits autant que de la production d’images. Nous objectons que sans être totalement faux, c’est encore une fois passer à côté du fond du sujet.

Il est parfaitement véridique qu’une IA générative peut, avec un certain succès, produire des poèmes dans le style de Victor Hugo ou des tableaux bien plus techniquement sophistiqués que ceux de bien des artistes de renom. Il est tout aussi vrai que ces productions peuvent, nous autres faibles humains, nous plaire, nous émouvoir, ou plus basiquement satisfaire les menues exigences d’un besoin ponctuel et précis. Tout ceci est parfaitement exact et l’efficacité de l’outil a, de ce point de vue, quelque chose de spectaculaire. On peut d’ailleurs s’accorder sur le fait que, si l’IA générative est ou sera bientôt capable de nous débarrasser d’un certain nombre de bullshit jobs, de tâches abrutissantes et déshumanisantes (celles qui, précisément, donnent aux humains le sentiment de vivre tels des robots), cela constituera certainement un progrès. Mais on ne pourra pas faire l’économie du débat suivant : qu’est-ce qu’une tâche réellement déshumanisante, où placer le curseur et sur quels fondements ? Le chauffeur de taxi, déjà remplacé à titre expérimental par des voitures autonomes dans certaines villes américaines, effectuait-il une tâche inhumaine et inutile ?

Un problème plus profond encore surgit lorsque les promoteurs de l’outil machinal tentent de lui faire usurper une nature humaine qui n’est pas la sienne : imiter Victor Hugo, ce n’est pas devenir Victor Hugo. Or ce qui intéresse chez l’artiste, c’est à travers son œuvre l’expression d’une personnalité, témoin d’une condition particulière à un moment donné de l’Histoire, la manifestation singulière d’une nature humaine qui fait réellement écho à la nôtre, à travers les âges et les différences. Là est, au-delà même des considérations techniques et esthétiques, l’œuvre de communication et son intérêt profond, celui qui fonde une culture : l’acte de création est l’expression d’une personnalité qui partage notre condition et nous livre son regard sur et depuis cette condition. Il y a là une vraie mise en commun, le partage du produit d’une identité personnelle, d’une singularité, à partir d’une base commune qu’est notre condition humaine — mortelle, souffrante, etc. C’est bien autre chose, et bien davantage, que la singerie plus ou moins réussie et perfectionnée de critères esthétiques ou techniques.

Nous pensons donc, avec le pionnier de l’informatique française Jacques Arsac, que la croyance dans une véritable « intelligence artificielle » reviendrait à considérer l’homme comme une simple machine à penser et à communiquer — ce qui nous paraît foncièrement réducteur et hasardeux au regard de la condition que nous évoquions, et d’où naît notre besoin de communication. Arsac rappelait à très juste titre que, par exemple, information et sens sont des choses distinctes : l’information, objet de l’informatique, se résume à une suite de caractères aisément échangeables, tandis que le sens ou la connaissance d’un humain sont une forme d’expérience, quelque chose de vécu.

Humanité augmentée ou amoindrie ?

La facilité apparente avec laquelle il est possible de « produire du contenu » avec l’IA est une remarquable occasion de s’interroger sur notre rapport à la communication et, justement, au sens et à la raison d’être du « contenu » produit. A chaque recours à l’IA générative, celui qui entend réellement communiquer ne devrait-il pas se demander : le message que j’entends faire passer de la sorte est-il bien utile ? Et s’il l’est, alors ne mérite-t-il pas autre chose — ne mérite-t-il pas plus ou mieux ? On s’apercevra alors que communiquer vraiment (ce qui ne signifie pas simplement occuper l’espace médiatique avec du « contenu ») demande du temps, des efforts, un investissement et une certaine aptitude à « sortir de soi » (comme le dit Emmanuel Mounier) pour aller vers l’autre. Tout l’inverse de l’approche mensongère, illusoire et manipulatoire trop souvent assimilée à la « com’ ».

Mais cet investissement, le pari d’entreprendre une véritable démarche de communication, qui s’apparente souvent à une véritable aventure humaine, procure des retours bien supérieurs à la simple rédaction d’un prompt. On pourrait certes demander à une IA de nous trouver une information dans une démarche d’étude et de documentation préalable à la formulation d’une recommandation : ce serait passer à côté de l’incroyable jaillissement d’idées et d’informations inattendues que l’on découvre en effectuant soi-même ses recherches, sans compter la joie de la découverte (cette fameuse sérendipité qui à elle seule justifie tous les efforts et le « temps perdu » à chercher). On peut préférer la relation à une machine docile et obéissante à la relation avec un consultant : c’est passer à côté du potentiel d’une relation humaine, du regard éclairé mais opportunément décentré d’un semblable sur sa problématique, son activité, sa stratégie, sa perception du Monde… Or à qui s’adresse une activité humaine et à quoi sert-elle si ce n’est à une collectivité humaine ?

La possibilité de déléguer certaines tâches aux machines nous est parfois proposée comme une « augmentation » de notre humanité. Mais à ne plus faire un certain nombre de ces efforts auxquels notre nature limitée et imparfaite nous contraint certes, ne nous amoindrissons-nous pas ? Surtout, ne nous asservissons-nous pas en nous rendant tristement incapables ? Après avoir créé des « métiers » ou plutôt des tâches et fonctions déshumanisantes qui révoltent aujourd’hui des millions d’employés à travers le Monde, souhaitons-nous croupir dans l’inaccomplissement de nous-mêmes au seul motif que des machines pourraient faire autant, sinon mieux que nous ? En d’autres termes, à quoi bon chercher à égaler Leonard de Vinci si ChatGPT peut faire pareil ?

La question sonne comme une absurdité : ce n’est pas la moindre des raisons de nous la poser sérieusement.

Humanité, authenticité : le vrai sens de l’Histoire ?

L’aspiration à une certaine vérité n’est-elle pas foncièrement inscrite dans notre nature humaine ?

Puisqu’il n’a jamais été si facile de faire produire, par la machine, du « contenu » en tout genre, plus ou moins falsifié et insignifiant, ne doit-on pas redouter le déferlement d’une vague de faux, de contenu mensonger et vide de sens profond, aussi insatisfaisant par sa vacuité que par le harcèlement dont il nous menace, voire par les addictions meurtrières qu’il peut provoquer ? Les plus cyniques des promoteurs de cet horizon pensent peut-être que n’importe quel contenu suffira bien à remplir les vies et les cerveaux supposés déjà vides de leurs proies. Ce pari est non seulement détestable : il est sans doute aussi particulièrement risqué.

Nous rencontrons aujourd’hui — « dans la vraie vie » — bien plus de personnes qui déclarent détester la « com’ » que d’interlocuteurs qui crachent sur l’authenticité ou l’humanité. Or bien comprise, la communication ne se pense hors de l’authenticité et de l’humanité. C’est pour nous La Moindre des Choses que de l’affirmer, mais c’est peut-être aussi et plus généralement ce que l’avenir proche va nous donner l’occasion de redécouvrir sous les décombres d’illusions effondrées.

Si déjà le monde numérique ne nous permet plus de distinguer le vrai du faux, si la perte de confiance dans les médias de l’immédiateté s’aggrave, si le fear of missing out ne parvient pas, en dépit de toutes les manipulations, à remplacer totalement l’angoisse existentielle de la perte d’un être cher et de chair, c’est peut-être que, déjà, la communication réelle est sur le point de se retrouver.

Choisir la source à laquelle on s’abreuve ou s’informe, en lire moins mais mieux ; s’intéresser à la façon dont ce support de communication est fait comme une façon de se rassurer sur le fait qu’il est bien le produit du génie des hommes et non pas une illusion de plus ; retrouver les êtres de chair et d’os au bout des chaînes de communication ; apprécier le papier, palpable, archivable, comme une aire de repos au milieu des « autoroutes de l’information » et de leurs notifications incessantes… C’est peut-être cela, l’avenir de la communication.

One response to “L’humain, l’IA et la communication”

  1. […] voyaient que comme un système “émetteur-récepteur-feedback“. Précisément parce que nous ne sommes pas des machines, pas même des […]

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