« La culture, c’est le sens de l’humain. » Gaston Berger
L’humain, l’humanisme… Tout le monde en parle et le revendique, même à l’heure des IA génératives. Et nous n’échappons pas à la règle ! Mais il nous a semblé que ce serait bien La Moindre des Choses que d’expliquer ce que nous mettons derrière cette notion, et pourquoi nous la tenons pour centrale dans notre métier de communicants.
Comme souvent, l’Histoire nous éclaire en nous permettant de retrouver la substance de notions galvaudées au fil du temps. Historiquement, l’humaniste est celui qui cultive les humanités. Non pas les « humanités » selon l’acception contemporaine qui désigne ainsi les lettres et sciences sociales (les « humanities » des anglo-saxons), ce qui est déjà le symbole d’une époque divisées entre les « lettreux » d’un côté, les « scientifiques » et autres « matheux » de l’autre…
Non, les humanités dont nous parlons ici sont celles que l’on appelait aussi arts libéraux durant le Haut Moyen-Âge et la « Renaissance carolingienne ». Ces humanités-là étaient tout l’inverse d’une spécialité : elles constituaient au contraire un socle commun de facultés parachevant l’entendement naturel de l’être humain, lui ouvrant ainsi l’accès aux savoirs des domaines les plus divers. Ainsi constituaient-elles un liant, une base commune permettant d’aborder le Monde comme un grand tout plutôt que par le petit bout de la lorgnette.
Les humanités, fondement d’une culture en commun…
L’humanisme ne se décrète donc pas, il se cultive. C’est un apprentissage, une discipline, une attention qui se nourrit d’un usage élevé et exigeant de nos facultés d’êtres humains, comprises comme autant de clefs d’accès à la compréhension de l’Autre et du Monde. Cultiver les humanités permet de laisser libre cours à sa curiosité, cette vertu si nécessaire à retisser des liens entre les choses et les êtres, en favorisant la compréhension de tout et de tous.
Les humanités ont donc trait au mystère qui devrait animer chaque communicant : celui de l’entendement et de l’intelligibilité. Or comme l’humanisme, la communication ne va pas de soi : elle est toujours une exigence — d’abord envers soi et en faveur d’autrui. Elle se travaille, se sculpte avec le temps et les efforts conjugués de nos libres volontés. Car jamais, dans le concret de nos vies d’êtres humains, la communication ne s’est réduite au schéma des cybernéticiens des années 1940 qui ne la voyaient que comme un système « émetteur-récepteur-feedback« . Précisément parce que nous ne sommes pas des machines, pas même des ordinateurs…
…et donc de la communication
Au même titre que l’humanisme, la communication se cultive. On ne le répètera jamais assez : communiquer, c’est cette activité vitale pour l’Homme qui consiste à créer du commun. Si bien que la culture, lorsqu’elle est vraiment partagée entre tous, est le fruit d’une communication qui a réussi. Il en va ainsi des marques qui peuplent notre imaginaire et notre inconscient quand bien même nous ne serions liés à elles que par la connaissance que nous en avons ; il en va ainsi d’une entreprise soudée autour de sa culture d’entreprise ; il en va de même d’une organisation qui par un biais ou un autre (une revue, un rendez-vous annuel, un partenariat…) met du liant entre elle et son environnement économique et social…
Or il faut souligner un fait très significatif à cet égard : les arts libéraux, ces humanités des Anciens, sont aussi très précisément au fondement de toute… communication. Voyez plutôt : il y d’abord le Trivium, comprenant la grammaire, la rhétorique et la dialectique, autrement dit les arts du logos, c’est-à-dire du langage et du raisonnement. Indispensables pour comprendre et se comprendre, ils sont à l’œuvre dans toutes les prestations intellectuelles de conseil et de stratégie, mais aussi et surtout dans toute communication verbale, qu’elle soit écrite ou orale. Vient ensuite le Quadrivium dans lequel on retrouve les arts du chiffre et de l’harmonie : arithmétique, géométrie et musique, mais aussi l’astronomie qui, pour nous, symbolise parfaitement les repères sans lesquels il est impossible de délivrer du sens. Ces facultés sont à l’œuvre dès lors qu’il s’agit de projeter dans l’espace et le temps, donc dans toute communication graphique ou audiovisuelle.

L’humaniste, figure salutaire pour la communication aujourd’hui
A Lyon, où nous avons grandi et exerçons notre activité, l’humanisme est au cœur d’une riche tradition intellectuelle, morale et politique. Il arrive même qu’on désigne la ville comme capitale de l’humanisme, et ce « grand mot » résonne encore régulièrement pour décrire quelques figures, souvent discrètes, de la vie locale. Et de fait, il se trouve encore des personnalités qui elles non plus « n’ont pas le temps » mais se distinguent parce qu’elles le prennent, s’ouvrent attentivement aux autres, œuvrent pour les arts et les lettres quand bien même elles seraient issues des cursus les plus arides des « sciences dures », ont à cœur de transmettre… Bref, des humanistes du quotidien auxquels il faut rendre hommage, car leur exemple nous rappelle de quoi est faite une sociabilité, donc la possibilité d’une société, capable de se comprendre et de s’élever collectivement, précisément parce qu’elle ne fait pas obstacle à la communication mais, au contraire, la cultive par-delà les circonstances d’un Monde qui prend de moins en moins le temps nécessaire, où l’attention se dispute ou s’achète, où les sujets de discussion — cette culture en commun — manquent déjà et s’épuisent encore de jour en jour.
On pourrait gloser des heures sur les spécificités locales qui font que cet esprit si nécessaire subsiste encore un peu dans nos contrées. Mais puisque l’heure est aux crises, rendons hommage à celui qui ne fut certes qu’un lyonnais de passage, mais marqua néanmoins la ville de son attachement à l’humanisme et aux humanités en fondant une approche particulièrement nécessaire à nos temps incertains : Gaston Berger (1896-1960), fondateur de l’INSA Lyon (Institut National des Sciences Appliquées), mais aussi de la démarche prospective dont il posa les jalons dans une thèse au titre évocateur pour tout communicant, « Les conditions de l’intelligibilité et le problème de la contingence« .
Comme ses dates de naissance et de décès le laissent entendre, Gaston Berger connut des temps particulièrement troublés : deux guerres mondiales et quelques autres plus localisées, des révolutions scientifiques majeures et parfois inquiétantes, le tout entrecoupé de périodes d’agitations dans tous les domaines… Dans un texte de 1957 intitulé L’accélération de l’histoire et ses conséquences, il exprime cette idée qu’il nous semble plus que jamais utile de rappeler :
« La culture n’est ni la possession d’un savoir étendu, ni la pure érudition, ni l’art de briller en société, ni la connaissance d’une discipline privilégiée. Tous les enseignements peuvent la donner, s’ils sont présentés dans un certain esprit. La culture, c’est le sens de l’humain. Si l’histoire a une valeur de culture, c’est parce qu’elle retrace le long et douloureux effort des hommes vers plus de bonheur et, parfois, vers plus de justice. Si la poésie a une valeur de culture, c’est parce qu’elle nous livre le secret de la vie profonde des hommes. Si la littérature, si le théâtre ont une valeur de culture, c’est parce qu’ils nous montrent des hommes dans des situations qui révèlent leur caractère. Si la traduction a une valeur de culture, si elle tient légitimement une place de premier rang dans une formation humaniste, c’est qu’elle exige un effort difficile mais précieux pour pénétrer la pensée d’un autre. Elle nous demande d’oublier nos opinions personnelles, de nous faire accueillant à la pensée de l’autre et de la restituer telle que l’autre l’avait lui-même conçue. Elle nous entraîne à comprendre avant de juger, à respecter l’originalité d’autrui et à ne jamais faire violence à sa liberté. Ce n’est point par hasard que l’humanisme, dont la traduction est un des exercices habituels, s’est trouvé si souvent engagé dans la lutte pour la liberté et dans les combats contre le fanatisme. Il est parfaitement vain d’opposer l’univers de la technique à l’univers de la culture. Celle-ci ne nie pas celle-là, mais l’exige au contraire. Elle rappelle seulement que la technique est faite pour l’homme. C’est une leçon qu’il convient, plus que jamais, de faire entendre. Mais comment, direz-vous, dispenser la culture alors qu’il y a tant de choses à enseigner, et si peu de temps pour le faire ? Or la culture exclut toute hâte. Elle exige le loisir. »
Gaston Berger (1957), L’accélération de l’histoire et ses conséquences in De la prospective – Textes fondamentaux de la prospective en France 1955-1966 (L’Harmattan, 2007).
La culture comme sens de l’humain et, on le comprend particulièrement bien lorsque Gaston Berger évoque l’art de la traduction, comme clef d’une communication bien comprise. La culture qui prend, qui exige le temps — le temps naturel de l’Homme, malgré l’accélération de l’histoire, la frénésie des périodes de crise et désormais (bien plus qu’en 1957) les tempêtes de l’océan techno-informationnel… Comprendre, se comprendre et se faire comprendre requiert ce temps, cet effort, cette ouverture : cultivons-les.

2 réponses à « Humanité(s) »
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