La quête de sens est un marqueur de l’époque. Elle est comme l’empreinte des crises qui ne cessent de nous déstabiliser, de nous désorienter. Des remises en cause et en question qui nous obligent à approfondir la question de nos aspirations véritables, la signification que nous donnons à nos activités, professionnelles notamment, à notre contribution à la vie en société, à notre existence.
De ces questions existentielles jaillissent une revendication comme un cri de l’âme : une quête de sens qui déstabilise le « marché du travail », s’insinue dans les pratiques de consommation, les modes de vie et d’interactions… La communication joue un rôle majeur dans ce phénomène et la réponse que les organisations peuvent y apporter.
Dans la première partie de ce propos, nous évoquions le rôle primordial des repères, points essentiels à l’émergence et à la perception du sens. Mais la communication répond aussi à cette quête de sens en montrant un chemin, en désignant une quête à laquelle ceux qui rallient l’aventure (entrepreneuriale, associative, académique ou autre…) peuvent participer activement.
« C’qui compte c’est pas l’arrivée c’est la quête » (Orelsan)
Qu’on prenne Orelsan ou Chrétien de Troyes et la légende arthurienne pour référence, la conclusion est la même : dans l’aventure humaine, l’aventure compte au moins autant que sa finalité. Non pas que cette dernière, par exemple la quête du Graal dans le cas de la légende arthurienne, soit purement accessoire ou vaine. Tout au contraire, elle donne la direction, rendant l’aventure possible, légitime et sensée. Dès lors qu’il est partagé par tous les participants à la quête, a fortiori s’il est élevé et qu’il dépasse voire transcende ceux qui le visent, l’objectif devient un puissant moteur d’union autant qu’une véritable source de rayonnement.
Communiquer sur la quête a donc autrement plus de poids que de s’astreindre, comme l’ont trop longtemps fait les entreprises dans leur approche de la RSE, à donner des « gages » et à communiquer sur des « engagements » secondaires ou accessoires. Par exemple, trier les déchets et reverser de l’argent à une association caritative ne répond pas à la quête de sens et ne suffit probablement pas, ou plus, à faire apparaître une structure comme « responsable ». Surtout, cela n’ouvre aucune perspective aux parties prenantes (collaborateurs, clients, partenaires…) qui, par leurs actes positifs (travail, achat et relation avec la marque…), veulent pouvoir participer concrètement à atteindre les objectifs qui donneront du sens à cette activité.
La quête ouvre la perspective d’une transformation nécessaire de l’entreprise
C’est l’un des grands bienfaits des sociétés à mission : une approche forte de la Responsabilité Sociale et Environnementale des entreprises (RSE) qui consiste à fixer, dans les statuts de l’organisation, des objectifs (une « mission ») en matière sociale, environnementale et de gouvernance. C’est alors bien le cœur de l’activité de la structure qui est concerné, et l’évaluation de sa performance se fait alors au regard de critères gravés dans le marbre. Par exemple, Danone, première entreprise cotée à adopter ce statut en 2020, s’est fixé 4 grandes missions, notamment celle de valoriser son héritage en matière d’innovation sociale pour « construire le futur avec ses équipes », autrement dit donner davantage de pouvoir aux collaborateurs dans la gouvernance de la structure.
Evidemment, la simple communication sur la mission de l’entreprise ne saurait suffire : le chemin qu’elle montre doit pouvoir être effectivement entrepris par les collaborateurs — raison pour laquelle elle doit faire l’objet d’une communication sincère, réfléchie et solidement fondée. Alors, elle ouvre la perspective d’une transformation, depuis l’intérieur, de l’entreprise : évolution des pratiques, du management, de l’évaluation des performances, etc. Autant de chantiers désirés par nombre de travailleurs, clients ou partenaires des organisations.
Visionnaires contre gestionnaires
Mais l’intensité véritable, l’épopée, c’est toujours la somme d’efforts, de joies et de peines qu’il faut endurer en vue d’y parvenir. On peut avoir le sentiment apaisant du devoir accompli, mais il a bien souvent cet arrière-goût d’inachevé. L’artisan, l’artiste tout comme n’importe quel travailleur attentif à sa tâche aura toujours ce sentiment qu’il aurait pu faire encore mieux, autrement, voire cette envie d’y revenir : une aspiration légitime ancrée au plus profond de son être à mener cette quête infinie vers une perfection qui n’est pas de ce Monde.
Or cela frustre quelque peu la froide « logique de résultats » des gestionnaires qui ne regardent que l’aboutissement au mépris du cheminement. Quand le résultat attendu se résume à un chiffre, le rêve s’éloigne et la quête promet d’être morne…
S’inspirer des grandes aventures collectives
Etouffée dans un rationalisme qui tire souvent vers le cynisme, la société contemporaine moque volontiers ceux que l’on appelle — généralement a posteriori, après les avoir qualifié de doux naïfs — des visionnaires. Ceux qui donnent de grandes directions, de grands projets capables de faire vibrer les âmes, fixent des caps parfois romanesques à leurs entreprises.
On parlait jadis de capitaines d’industrie comme on parle du capitaine d’un navire. Un homme tel que Jean-Baptiste André Godin, industriel et fondateur du familistère de Guise, est par exemple une source d’inspiration majeure : l’homme a véritablement réalisé son utopie. Et peut-être ne le comprend-on vraiment que lorsqu’on comprend combien le travail était, pour lui, la condition, la voie de la réalisation de l’être humain…
Autre exemple : l’aviation. Il est à peu près certain qu’elle n’aurait jamais existé si l’on avait suivi la simple rationalité économique et le « management des risques ». Le vrai moteur de son invention n’est-il pas plutôt l’acharnement de quelques génies audacieux à réaliser leur rêve d’enfance, celui de faire comme les oiseaux ?
Au service d’une cause…
Aujourd’hui comme hier, les idéaux, les horizons grandiloquents proposés par quelques grands chefs d’entreprise et autres dirigeants et décideurs peuvent prêter à sourire, voire nous effrayer : les gourous de la Silicon Valley (Elon Musk, Bill Gates, Mark Zuckerberg…) sont des incarnations symptomatiques du projet « bien plus qu’économique » que des industriels peuvent véhiculer, et dont la puissance financière n’est qu’un instrument, un moyen. Peut-être n’atteindront-ils jamais leurs buts, et peut-être même faut-il le souhaiter dans certains cas — là n’est pas notre propos. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’assignés avec force et conviction ces buts séduisent et montrent une réelle capacité à projeter, à entraîner derrière eux des personnes qui, plus que de simples travailleurs, se mettent par leur travail au service d’une cause qui les dépasse et dépasse leur simple « occupation » quotidienne.
Que ces entreprises jouissent pleinement des latitudes financières qui sont les leurs pour mener des essais et expérimentations toujours plus hasardeuses et onéreuses contredit peut-être la rationalité économique : soyons bien certains que c’est, aussi, cette possibilité et cette liberté qui donne envie à beaucoup de faire partie de l’aventure. Et fort heureusement, il y a bien des causes, bien des combats à mener pour répondre aux grandes aspirations et nécessités de notre temps.
