A l’heure des contenus sans âme, l’entretien (interview), exercice journalistique et éditorial des plus classiques, retrouve une valeur singulière. La Moindre des Choses en a une certaine expérience avec plusieurs dizaines d’entretiens réalisés pour des projets éditoriaux divers. Une expérience qui nous a permis de tirer quelques leçons, que nous nous efforçons d’appliquer autant que possible à nos productions. Et pour en parler, quoi de mieux qu’un… entretien ?
Valentin, combien d’entretiens (interviews) as-tu à ton actif ?
Tous projets confondus, j’ai mené et édité environ une cinquantaine d’entretiens. Environ deux tiers d’entre eux sont des retranscriptions d’entretiens oraux, sous la forme classique des questions-réponses. Le restant se compose essentiellement d’éditions de propos recueillis à l’écrit — un travail assez différent même si les produits finis peuvent se ressembler. Enfin, j’ai une toute petite expérience de l’entretien audio ou audiovisuel, en direct ou en différé. C’est un exercice encore différent, où le travail préparatoire ressemble toutefois à celui que l’on effectue pour l’écrit, avec une exigence encore plus forte car il faut savoir rebondir instantanément.
Quel est selon toi l’intérêt de ce format ?
C’est un format particulièrement appréciable parce qu’il vise à restituer toute la richesse d’un échange réel entre deux personnes. A l’heure où la « production de contenu » éditorial s’automatise, se robotise et finalement se dépersonnalise pour se soumettre aux exigences des algorithmes, l’entretien retrouve tout son sens : l’interaction réserve toujours une surprise, une intensité particulière, et le dialogue fait naître quelque chose de plus qu’un simple propos libre et unilatéral.
Chercher à tordre un entretien pour le faire entrer dans les cases d’un contenu pré-formaté, comme on peut le faire en SEO par exemple, n’aurait aucun sens et serait pour le coup déplacé. La confiance que l’interviewé fait à l’intervieweur en lui remettant son propos est le gage d’une précieuse authenticité, d’une intégrité, produit d’une rencontre humaine. A l’heure du fake et du déclin du lien social, cela est tout sauf anodin et c’est sans doute pourquoi ce format est plébiscité.
Est-ce à dire que, dans l’interview, le fond prime sur la forme ?
C’est sans doute plus astucieux que cela : le format de l’interview, naturellement rythmé et « intersubjectif », rend le contenu plus digeste — en apparence du moins. A contenu égal, l’entretien capte et retient mieux l’attention qu’un simple article, même sur des sujets pointus. L’un des succès les plus fulgurants qu’il m’a été donné de constater a concerné près de 1 000 lecteurs par jour pendant près d’une semaine, sur un site « de niche » habituellement peu fréquenté, un sujet assez pointu, et malgré un entretien très dense (estimé à plus de 15 minutes de lecture), des phrases longues, etc. Bref, tout ce qui devrait normalement faire paniquer un éditeur de contenu « optimisé ». Preuve que les clés du succès ne sont pas toujours si mécaniques, et qu’il faut parfois savoir oser publier un format « hors-norme ».
Evidemment, et c’est un autre point important, le succès d’un entretien tient aussi à la personnalité de l’interviewé. Même si c’est un inconnu, le simple fait d’éditer une conversation et de l’illustrer avec la photo de la personne invite le lecteur à l’empathie. Si la personne est déjà identifiée, connue et reconnue, les chances de succès sont naturellement plus grandes et c’est aussi un excellent moyen de développer l’audience d’une publication. Dans l’exemple de la publication que je viens d’évoquer, l’entretien à succès a clairement eu un effet bénéfique sur le long terme pour le développement d’un lectorat qualifié.
Quelle est la difficulté principale de cet exercice ?
C’est justement de savoir faire advenir puis retranscrire cet instant de vérité sans le gâcher ni le trahir. En réalité, dans l’interview, le propos recueilli est toujours une co-construction. La façon de concevoir, diriger puis retranscrire et éditer l’entretien fait toute la différence, même quand les réponses sont obtenues par écrit. Ce serait hypocrite et contre-productif de nier ce rôle actif de l’intervieweur : il faut au contraire en avoir conscience pour se méfier de soi-même, de ses penchants et de ses intentions.
Car les pièges sont nombreux. Le risque principal est d’étouffer le propos de l’interlocuteur : un entretien tourne vite à l’interrogatoire si l’on a une idée trop précise derrière la tête et que l’on cherche absolument à obtenir certaines réponses. Or c’est contraire à la logique même de l’échange et rien de bon ne peut en sortir. Toute l’élégance consiste au contraire à remettre son intention entre les mains de l’interlocuteur. Après l’avoir fait advenir, l’intervieweur doit savoir s’effacer derrière le propos et son auteur. Il est un peu comme le preneur de son sur un plateau de cinéma : il faut parfois se contorsionner pour que le dialogue soit parfaitement audible sans pour autant que la perche n’apparaisse dans le champ de la caméra.
S’il ne faut pas avoir trop d’idées pré-conçues sur l’échange et son contenu, doit-on en déduire qu’il ne faut pas trop travailler ses interviews ?
Pas exactement. En fait, l’entretien demande paradoxalement beaucoup de travail, mais il s’agit avant tout d’un combat de l’intervieweur contre lui-même et au service du propos. Il ne faut pas trop anticiper le contenu de l’échange, mais il faut en revanche lui donner les moyens d’être le plus productif et agréable possible, puis savoir mettre en valeur le propos recueilli.
Qu’est-ce que cela requiert concrètement ?
La première précaution à prendre est de se défaire des plans trop rigides et des idées pré-conçues. Un entretien intéressant est fait des surprises, de réponses inattendues, en tout cas librement données : accepter l’aléa, c’est leur laisser une chance d’exister…
…cela suppose donc bien une intention initiale de l’intervieweur ?
Oui. Comme tout propos, l’entretien doit avoir une raison d’être, répondre à une certaine « tension » : un questionnement, un besoin… Sinon quoi l’interview devient vite un bavardage complaisant et ennuyeux pour le lecteur.
Une intention donc, en effet, mais aussi et surtout une attention. Et elle aussi se travaille, un peu comme l’oreille du musicien. Car si être trop accroché à ses questions et aux réponses que l’on attend est dommageable, il l’est tout autant de se retrouver démuni face à son interlocuteur !
Il est donc nécessaire de travailler son sujet, de s’en imprégner, et de s’intéresser vraiment à son interlocuteur. La base de toute compréhension, c’est évidemment le vocabulaire : il faut parler la même langue, subtilités comprises, pour pouvoir se comprendre et mener un échange fluide, rebondir sur les propos recueillis, etc…
Une idée pré-conçue trop prégnante ou une ignorance béante du sujet dont on parle sont les deux meilleurs moyens d’instaurer un dialogue de sourds. Dans le registre comique, les « entretiens piégés » de Raphaël Mezrahi caricaturent assez bien ce type de situations.
Le moment de l’échange est donc crucial. Mais le travail s’arrête-t-il là ?
Assurément pas. La phase de retranscription et d’édition de l’interview est elle aussi semée d’embûches, a fortiori lorsqu’on met à l’écrit un propos recueilli à l’oral. On pourrait croire qu’il suffit de recopier des verbatims, mais il n’en est rien : la retranscription brute, façon procès verbal, est bonne pour le registre judiciaire où le moindre traître-détail compte, mais pas pour la diffusion d’une connaissance structurée et intelligible.
Pour que cette transposition se fasse sans dénaturer le propos ni défigurer l’auteur, il faut là encore faire extrêmement attention à ne pas en abîmer la langue. Des coupes et des réorganisations sont parfois nécessaires pour transformer le chaos de la conversation et de la parole libre en écrit bien ordonné : ce travail est utile, souvent nécessaire, mais éminemment sensible car si l’on ne parvient pas à bien comprendre (au sens premier) son interlocuteur, on risque de composer un assemblage maladroit et l’auteur ne reconnaîtra plus son propos.
Il ne faut donc pas s’en tenir à la seule apparence ou superficie mais chercher à comprendre les mots non seulement comme des formes, mais comme des intentions particulières. L’intervieweur n’est pas un télégraphiste transparent : il est le moyen par lequel le lecteur doit accéder à la vérité de la conversation. Pour cela, il n’a d’autre choix que de chercher à cerner le rapport entre le fond et la forme du propos pour en restituer l’essence.
Un dernier mot en faveur de ce format ?
Oui, pour encourager tous ceux qui nous lisent à se saisir de cet outil et à s’attacher les services de ceux qui, comme nous, mettent du cœur à ce type d’ouvrage. Nous l’avons dit, c’est toujours un exercice exigeant et d’une certaine manière, une prise de risques. Mais ce format éditorial séduit déjà massivement et est voué à d’autant plus de succès à l’avenir qu’il est foncièrement et indépassablement humain — ce que tout un pan de la communication n’est déjà plus. Il permet en outre de tisser des liens, valorise chacune des parties prenantes… Bref, c’est un outil qui, lorsqu’il est correctement manié, se révèle extrêmement riche, bien au-delà de sa simple qualité de contenu éditorial.

Une réponse à « L’entretien : et si on se (re)parlait ? »
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